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ENTRETIEN
De l’économie à l’écologie en passant
par les
Andes. Un entretien avec Joan Martínez Alier (M. Upery, Mouvements,
2008)
Auteur de l’ouvrage classique Ecological Economics (1987), qui a influencé et consolidé
tout un
courant fondamental de chercheurs et de militants environnementalistes
et
« écosocialistes », le catalan Joan Martínez Alier explore depuis
plus de quatre décennies la dialectique entre besoins humains, conflits
sociaux
et contraintes écologiques à travers ses travaux où convergent la
critique de
l’économie politique, l’anthropologie sociale, la thermodynamique et
les
sciences du vivant. C’est à Quito, où il était invité par la Faculté
latino-américaine
de Sciences sociales (FLACSO), que Mouvements a réalisé cet entretien
qui retrace
le parcours d’un pionnier fondamental et encore trop peu connu d’une
écologie
politique ancrée à gauche et au Sud
Q : Commençons par ton parcours
intellectuel et
humain. Tu as commencé ta formation dans l’Espagne franquiste de la fin
des
années 1950. Quel était le climat intellectuel de l’époque ?
R : Horrible, surtout parce que le franquisme a duré si
longtemps, et
justement, à partir de 1959, quand Eisenhower est venu visiter Madrid
et
relégitimer Franco, le régime s’est consolidé. Donc, à cette époque,
j’étudiais
l’économie à Barcelone et, en 1962, je pars me spécialiser en économie
agraire
à Oxford, pour respirer un peu. Et en même temps, j’ai commencé à faire
un
travail de terrain en Andalousie, sur les rapports de propriété à la
campagne.
Je voyageais entre la Grande-Bretagne et Cordoue, et j’ai
publié ma thèse en
espagnol chez Ruedo Ibérico, une maison d’édition de l’émigration
républicaine
à Paris.
Q : C’était comment, faire un travail
de terrain sous
le régime franquiste ? Il fallait être prudent ?
R : Oui, bien sur, on sentait très bien la peur des gens,
d’autant
plus que mon travail n’était pas strictement économique, mais avait des
aspects
sociologiques et anthropologiques influencés par l’histoire sociale
britannique, par des gens comme Eric Hobsbawm ou E. P. Thompson. Il
faut dire
aussi que le système universitaire anglais de l’époque était très
libre, très
flexible, très différent du système américain, qui reposait beaucoup
plus sur
une forme d’endoctrinement, au moins dans les départements d’économie.
J’avais
une bourse du Saint Antony’s College et mon travail était assez peu
contrôlé.
Alors il est difficile de savoir à quelle discipline exactement
appartient mon
premier livre, qui est sorti en anglais et en espagnol. C’était un
mélange
d’économie agraire et de sociologie.
Q : Ensuite, tu pars faire du terrain
à Cuba, puis au
Pérou. Si on jette un coup d’oeil à la bibliographie de ton bouquin
péruvien de
1973, les références sur la question paysanne sont encore celles d’un
marxisme
ouvert mais classique avec un peu d’anthropologie sociale : Chayanov,
Eric
Wolf, etc. Mais tu cites aussi Karl Polanyi, qui pointe déjà vers autre
chose.
Concrètement, quel a été le pont entre ce type de formation et
l’approche
écologique ?
R : Bon, Chayanov il n’etais pas marxiste. Tout cela passe
par
l’anthropologie. D’une part, à l’époque, je vivais avec une
anthropologue,
Verena Stolcke, avec laquelle nous avons deux filles. De l’autre, au
Pérou, je
suis entré en contact avec des gens qui faisaient de l’anthropologie
écologique. Il y avait par exemple le grand spécialiste des cultures
andines,
John Murra, un anthropologue américain d’origine roumaine qui avait
fait la
guerre civile espagnole dans les rangs républicains. Il se posait la
question
du fonctionnement des échanges en l’absence de marché, ou bien avec des
marchés
relativement marginaux, comme au lendemain de la Conquête
espagnole. Ces
échanges étaient absolument nécessaires du point de vue écologique,
comme dans
tout système de montagne, parce qu’une communauté ne peut pas vivre des
produits d’un seul étage écologique. Vers 1971-1972, au Pérou, il y
avait aussi
un anthropologue américain d’Amherst, Brooke Thomas, qui étudiait les
volumes
de calories qui circulaient entre ces divers étages écologiques. Ça m’a
beaucoup intéressé, j’avais suivi déjà
des cours d’économie de l’alimentation. C’est comme ça que je suis
devenu un
des rares économistes capables de compter les calories et les
protéines, parce
qu’il y a beaucoup d’économistes qui restent pratiquement de purs
métaphysiciens et qui ne parlent pas de ce genre de choses. C’est comme
ça que
j’ai accédé à l’anthropologie écologique, j’ai lu le livre de Roy
Rappaport, Pigs for the Ancestors, et ça a à peu
pres coïncidé avec la crise pétrolière de 1973. Je me rappelle que je
donnais
alors des cours d’anthropologie économique à l’Université de Campinas,
au
Brésil, et évidemment, tout le monde a commencé à parler d’énergie.
Q : Ce qui est
intéressant, c’est que ta trajectoire
vers l’économie écologique ne passe pas directement par une critique de
type,
disons, épistémologique, des modèles économiques orthodoxes ou
marxistes, mais
par le détour d’une anthropologie écologique très située et très
concrète.
R : Oui, et j’avais aussi une certaine
sensibilité politique par
rapport à l’autonomie des communautés paysannes, une sensibilité de
type
« populiste » au sens russe, au sens des « narodniki ».
À l’époque, Hobsbawm était aussi passé par
le Pérou, et j’avais aussi lu des choses qu’il avait écrit sur
l’Andalousie, un
chapitre de Primitive Rebels, avec
lesquelles je n’étais plus trop d’accord. Hobsbawm pensait encore que
les
paysans étaient des rebelles « primitifs », et que la véritable
avant-garde c’était le prolétariat industriel et le parti du
prolétariat. Alors
que moi, même si je n’étais pas anarchiste à strictement parler,
j’étais très
influencé par l’histoire de la Catalogne, et aussi par les gens de
Ruedo Ibérico, qui était
dirigée depuis Paris par un anarchiste exilé, Pepe Martínez. Ce qui
faisait que
j’étais très ouvert à cette sensibilité, disons, anti-léniniste. Et
puis il
faut savoir qu’au Pérou, par exemple, même le grand dirigeant et
intellectuel
communiste José Carlos Mariátegui, à l’époque la plus stalinienne de
l’Internationale communiste, avait été accusé d’être populiste,
toujours au
sens russe du terme. Il y avait donc dans mon expérience andine, outre
la
question de l’anthropologie écologique, celle de la résistance
« anti-moderne » des communautés indigènes, comme celles des huasipungueros en Équateur ou des huacchilleros
au Pérou, qui vivaient
dans les haciendas mais n’étaient pas des serfs de type féodal, c’était
des
paysans qui résistaient à la modernisation capitaliste. Ce que
voulaient les
modernisateurs comme, par exemple, le président Galo Plaza en Équateur
au début
des années 1960, c’était les « émanciper » et les chasser des
haciendas pour rationaliser l’exploitation de la terre, et ces paysans
indiens
résistaient au nom de leurs droits de propriété immémoriaux, de leur
droit à
l’autosubsistance et de leur propre culture. Alors que, dans les années
1970,
la gauche marxiste péruvienne (et latino-américaine en général), était
encore
très anti-indigène et percevait tout exclusivement en termes de classes
sociales, de paysans et pas d’indigènes, même si elle a commencé à
changer par
la suite avec des auteurs comme Alberto Flores Galindo. Tout ça
apparaît déjà
dans mon livre, Los huacchilleros del
Perú, et je crois que c’est lié aussi au fait que j’étais catalan,
parce
que j’étais ému par ces gens qui parlaient leur propre langue et
essayaient de
la conserver.
Q : Bon, mais à partir de là, comment
est-ce que tu
reviens aux problèmes plus spécifiquement théoriques de la critique
écologique
de l’économie politique ? Comment est-ce que tu en viens à lire ou à
découvrir des auteurs comme Georgescu-Roegen, par exemple ?
R : Georgescu-Roegen est très important. Il
publie en 1971 son grand
livre, La loi de l’entropie et
l’évolution économique, et un grand ami à moi, José Manuel Naredo,
un jeune
économiste qui était stagiaire de l’OCDE à Paris mais entretenait aussi
des
relations – clandestines, évidemment – avec les exilés
anti-franquistes et avec Ruedo Ibérico, me signale cette publication.
Nous
connaissions déjà un peu l’auteur parce que c’était aussi un
spécialiste en
économie agraire, qui avait publié en particulier en 1960 un article
important
sur l’économie paysanne en Europe de l’Est (il était lui-même d’origine
roumaine). Alors on a lu ce bouquin, qui était d’ailleurs assez
difficile, mais
qui est un des textes pionniers fondamentaux de l’économie écologique.
Q : Et c’est aussi avec Naredo que tu
publies en 1982
ton article pionnier sur Serge Podolinsky, ce correspondant méconnu de
Marx et
Engels qui est un peu le précurseur ukrainien de la critique
« écosocialiste » de l’économie politique. Comment l’avez-vous
découvert ?
R: En fait, l’article est publié d’abord en
catalan et en espagnol des
1979. À la fin des années 1970, Naredo avait beaucoup publié sur les
flux
d’énergie dans l’agriculture espagnole, il faisait un peu la même chose
que ce
que faisait Jean-Paul Deléage en France, dans le sillage de David
Pimentel, qui
avait démontré en 1973 que l’agriculture moderne était moins efficace
du point
de vue énergétique que l’agriculture traditionnelle. Avec Naredo, donc,
on
entend pour la première fois parler de Podolinsky dans un livre publié
à
l’époque en français et qui recueillait la correspondance entre Marx et
Engels
sur les sciences de la nature. Il y avait des lettres d’Engels qui
parlaient de
ce socialiste ukrainien, alors j’ai commencé à chercher des textes de
cet
auteur, qui écrivait en ukrainien, en russe, en allemand et en
français.
C’était un type qui avait étudié la médecine à Zurich, avec des femmes
fascinantes, les premières pasionarias
du parti socialiste-révolutionnaire et de Narodnaya Volia, avec les
gens qui
ont participé à l’attentat contre le Tsar Alexandre II. Il avait fini
exilé à
Montpellier, et il avait écrit sur l’agriculture considérée comme un
flux
d’énergie et envoyé ses textes à Marx, qui les avait transmis à Engels
pour lui
demander son avis, mais ça n’avait pas suscité leur intérêt. En
revanche,
quelqu’un qui avait bien compris l’intérêt de Podolinsky, c’était
l’écologue
russe Vernadsky. Dans un livre publié en France vers 1924-1925 qui
s’appelle La Géochimie, Vernadsky fait un éloge du
travail de
Podolinsky et le résume comme suit : « Podolinsky a étudié
l’énergétique de la vie et a appliqué cette connaissance à l’étude de
l’économie ». C’est-à-dire qu’à partir d’une analyse de l’entropie dans
les processus biologiques, il avait étudié l’économie comme système
ouvert aux
flux d’énergie. Ce qui fait de lui un précurseur important, parmi
d’autres, de
l’économie écologique. Justement, mon livre de 1987, Ecological
Economics, traite de ces précurseurs de l’économie
écologique, qui généralement n’étaient pas des économistes. Quant à
Georgescu-Roegen, qui avait alors 74 ans et était plus ou moins
retraité de
l’Université Vanderbilt, dans le Tennessee, j’ai su en 1980 qu’il était
à
Strasbourg et je lui ai écrit pour l’inviter à venir donner des
conférences à
Barcelone. Lui ne connaissait pas Podolinsky, mais ça l’a beaucoup
intéressé,
et nous avons continué à correspondre entre 1980 et la sortie de mon
livre.
C’est à cette époque que nous avons fondé l’Association internationale
d’Économie écologique.
Q : Mais à l’époque, vous aviez déjà
un public en
dehors des spécialistes ? Parce que je ne crois pas que les groupes
marxistes prêtaient beaucoup d’attention à ces choses là. En même
temps, c’est
l’époque de l’émergence massive des mouvements sociaux écologiques,
mais avec
un niveau de culture politique et théorique assez hétérogène, et une
vision
parfois un peu mystique ou romantique, non ?
R : D’abord, il faut voir que parmi les
économistes universitaires, il
y a tout un secteur très hostile à l’écologie, et c’est encore le cas.
Quand je
rentre à Barcelone en 1975, je me retrouve dans un département
d’économie où
j’ai de très bonnes relations avec les historiens de l’économie. Mais
pour les
économistes plus néoclassiques, dont certains très compétents,
l’écologie,
c’est quelque chose qui tout simplement n’existe pas. Au niveau du
marxisme, et
au milieu du grand désert qu’est l’université espagnole sous le
franquisme, il
y a Manuel Sacristán, une personnalité vraiment extraordinaire.
Q : Et un des rares marxistes
européens doté d’une
véritable culture scientifique...
R : Oui, mais qu’il avait acquis en autodidacte.
Mais il connaissait la
philosophie analytique, et quand nous avions 17-18 ans à l’université
de
Barcelone, il nous expliquait le Cercle de Vienne, et son approche
anti-métaphysique était un souffle d’air frais dans l’ambiance
intellectuelle
de l’Espagne de l’époque. Ce mélange de rigueur dans l’explication
logico-mathématique
et d’adhésion au marxisme me surprenait à l’époque, même si on trouve
ça aussi
chez Otto Neurath. Sacristán était un peu une espèce de Neurath
espagnol,
alliant l’intérêt pour l’histoire et l’économie et celui pour la
logique et la
philosophie analytique. Politiquement, il a fait des erreurs
politiques, parce
qu’il avait énormément d’influence et qu’il a fait entrer beaucoup de
gens dans
le PSUC, le Parti communiste catalan, alors qu’il aurait été sans doute
plus
intéressant d’avoir un parti moins orthodoxe, un parti du type PT
brésilien,
dans la résistance contre Franco. Mais, quand il est sorti du PSUC,
vers
1976-77, il a fondé la revue Mientras
Tanto, qui s’appelait au début
Materiales, et qui a réuni tout un groupe de gens de gauche très
réceptifs
à la problématique écologique. Des gens qui, en même temps, se
sentaient un peu
exclus par cette transition démocratique négociée avec le franquisme :
mes
meilleurs amis du temps de l’université sont pratiquement tous entrés
au PSOE
et ont participé avec enthousiasme à cette transition, tandis que
l’essentiel
du groupe de Ruedo Ibérico, par exemple, est resté en marge. C’est pour
ça que,
pour moi, partir enseigner à Berlin en 1980, c’était comme un
soulagement face
à cette espèce de normalisation démocratique espagnole au rabais.
C’était
l’époque de la floraison du mouvement alternatif, le début des Grünen,
la
naissance du quotidien Tageszeitung,
et c’est dans ces conditions que j’écris mon bouquin Ecological
Economics, avec l’aide d’un physicien allemand, Klaus
Schlüpmann, qui m’a remis à jour sur toutes ces choses que j’avais
appris au
lycée sans trop y prêter d’importance en tant qu’économiste, comme la
deuxième
loi de la thermodynamique, etc.
Q : Pourquoi cette question de la
deuxième loi de la thermodynamique
a-t-elle tant d’importance du point de vue de l’économie écologique ?
R : Parce qu’il n’y a pas moyen de recycler
l’énergie. La théorie
économique néoclassique décrit l’économie comme un système fermé où des
marchandises sont échangées à travers un système de prix régulés par le
mécanisme de l’offre et de la demande. Les entreprises achètent de la
force de
travail, payent des salaires, ou bien payent la rente foncière, le tout
au sein
d’un système fermé dont on peut expliquer le fonctionnement avec ou
sans les
équations de Walras. Cette vision a une certaine utilité dans la mesure
où elle
a permis de développer un certain nombre d’idées attenantes
relativement
intéressantes, mais en dernière analyse, c’est une vision
ontologiquement
fausse – même si elle peut être méthodologiquement productive.
L’économie
est un système ouvert qui ne peut pas fonctionner sans des intrants
comme
l’énergie et les matériaux, à commencer par l’énergie du soleil par le
biais de
la photosynthèse, ou le charbon et le pétrole, qui sont de la
photosynthèse
accumulée, stockée. Et ce système produit des déchets, des résidus. En
volume,
le résidu le plus important est le dioxyde de carbone, mais il y a
aussi le
cadmium, les résidus radioactifs, qu’il est pratiquement impossible de
recycler. Il y a des graphiques pour illustrer ce caractère de système
ouvert
de l’économie, comme ceux qu’a publiés René Passet dans son livre L’économie et le vivant en 1979, et que
nous avons tous copiés et essayé d’améliorer dans nos cours d’économie
écologique. Je crois que Passet a été le premier à montrer de façon
graphique
l’économie comme sous-système d’un système plus ample. Alors, dans ce
système,
tout n’est pas recyclable. C’est ce que l’économie néoclassique appelle
des
« externalités » ou des « effets externes », et qu’elle
prétend pouvoir « internaliser » à travers le système des prix, comme
si c’était une simple question de détail. Naredo m’a raconté que, dans
un
congrès international d’économie, on ne parlait pas d’externalités mais
de
« comptes satellites », un terme lié au jargon de la comptabilité
nationale française : on calcule d’abord le PIB, et puis on lui annexe
ensuite des comptabilités « satellites » physiques, la comptabilité
de l’eau, la comptabilité de la fertilité du sol, etc. Ce qui est sans
doute
fort bien intentionné, mais Naredo leur a dit : « Je crois que dans
ce cas, les satellites sont plus grands que la planète mère, les
externalités
plus importantes que le PIB, un peu comme si la lune était plus grande
que la
terre ».
Q : Puisqu’on est dans ce domaine,
qu’est ce que tu
penses de la notion d’« empreinte écologique » ?
R : Eh bien, justement, c’est une notion qui
a été présentée dans le cadre d’un congrès d’économie écologique en
1992. Son
initiateur, William Rees, est un écologue qui a travaillé sur une
région qui
s’appelle La Raya,
entre Cuzco et Puno, dans l’altiplano péruvien (encore les Andes !).
Ensuite, il est devenu professeur d’écologie urbaine à Vancouver, et il
a
inventé cet indicateur qui synthétise quatre types de critères : la
quantité de terre nécessaire pour produire une quantité d’alimentation
donnée,
la quantité de terre nécessaire pour produire du bois de construction
et du
papier, la quantité de terre asphaltée ou couverte d’édifices, et la
quantité
virtuelle de terre nécessaire pour absorber – par le biais de la
couverture végétale – le dioxyde de carbone engendré par l’activité
humaine. À partir ces quatre critères, Rees calculait qu’un habitant de
Vancouver nécessitait en moyenne quatre hectares de terre pour se
reproduire
économiquement, contre par exemple un demi hectare pour un habitant de
l’Inde.
Ce qui veut dire que, du point de vue écologique, la superficie de
Vancouver
est beaucoup plus vaste que ce qu’elle paraît à première vue. Je crois
qu’au
départ, Rees a conçu l’empreinte écologique tout simplement comme un
concept
intéressant pour donner une idée de l’impact des activités humaines, en
suivant
l’idée de Georg Borgstrom du ghost
acreage, mais qu’il ne pensait pas que son idée aurait tellement de
succès.
Et puis il a eu un étudiant de doctorat suisse, Mathis Wackernagel, qui
a
commencé à la diffuser, et elle s’est transformée en une véritable
industrie
académique. Le bon côté de cette énorme diffusion, c’est le caractère
très
pédagogique de cette représentation spatiale, qui frappe beaucoup les
gens. Le
côté plus discutable, c’est que l’empreinte écologique mélange deux
choses : la consommation réelle d’espace consacrée à la production
d’aliments ou de bois de construction (un carnivore consomme plus
d’espace
qu’un végétarien, par exemple) et la consommation virtuelle d’un espace
qui
pourrait hypothétiquement absorber le dioxyde de carbone. Le problème,
c’est
que le dioxyde de carbone s’accumule dans l’atmosphère, et qu’il n’est
pas absorbé
par une couverture végétale virtuelle. Le vrai problème, c’est le
changement
climatique. Nous n’avons pas besoin d’une autre planète, il n’y a pas
d’autre
planète, nous ne pouvons pas dire que nous utilisons deux planètes,
c’est une
métaphore qui a ses limites. Notre consommation excessive de charbon,
de
pétrole et de gaz est plus un problème de temps, d’un usage trop
intensif dans
un délai trop bref, que d’espace. C’est pourquoi cette métaphore
spatiale,
aussi parlante soit-elle, ne me convainc pas entièrement du point de
vue
technique. Pas plus que je ne suis convaincu par l’idée qu’on puisse
exprimer
tout l’impact écologique des activités humaines à travers un seul
chiffre. Je
crois que nous avons besoin d’au moins trois ou quatre chiffres
distincts. Par
exemple, le calcul des flux des matériaux. En Équateur, on en est à 4
tonnes
par personne et par an, ça a été calculé par Maria Cristina Vallejo
dans sa
thèse de la
FLACSO. Dans
l’Union européenne, c’est 16 tonnes par personne et par an. En termes
d’échanges,
l’Équateur exporte 1,8 tonne des matériaux par personne et par an et en
importe
0,3 tonnes. Dans l’Union européenne, au contraire, nous importons en
moyenne
près de quatre fois plus des matériaux que nous n’en exportons. Ce qui
nous en
dit beaucoup sur les rapports Nord-Sud. Un autre indicateur intéressant
est
celui de l’appropriation humaine de la biomasse. Ce qu’on appelle en
anglais la HANPP,
Human Appropriation
of Net Primary Production, à savoir la proportion entre la biomasse
utilisée
par les humains et la quantité de biomasse potentielle qui serait
engendrée
s’il n’y avait pas d’êtres humains. C’est un indicateur de perte de
biodiversité, mais on peut aussi l’utiliser comme un analyseur de
conflits
autour des ressources. Par exemple, ici, en Équateur, et ailleurs sous
les
tropiques, le conflit entre les utilisateurs autochtones de
l’écosystème des
mangroves et les exploitations piscicoles qui produisent des crevettes
pour
l’exportation. Quand la mangrove est préservée, il y a beaucoup de
biomasse et
les humains n’en prélèvent qu’une petite quantité, un peu de fruits de
mer, de
crabes, et de bois. La pisciculture détruit les mangroves, elle
consomme la
biomasse et n’en produit qu’une faible quantité, les crevettes
destinées à
l’exportation. Même chose pour la forêt amazonienne quand elle est
remplacée
par des exploitations d’huile de palme.
Q : La notion d’empreinte écologique
ne serait donc
pas assez multidimensionnelle ?
R : Elle est importante parce qu’il s’agit d’un
indicateur physique
qui entame le monopole des indicateurs économiques et sociaux
traditionnels, y
compris des indicateurs plus sophistiqués comme l’Indicateur de
Développement
Humain (IDH). Dans ce sens, elle constitue un progrès. Mais
effectivement, elle
n’est pas assez multidimensionnelle. Bien entendu, du point de vue de
l’efficacité pédagogique et politique, tu ne peux pas avoir 50
indicateurs, le
cerveau humain n’est pas capable de gérer une telle complexité. Mais
considérer
7 ou 8 dimensions à la fois, c’est possible. Quand tu juges une
personne, tu ne
mesures pas seulement sa taille ou son poids, ou si elle sait danser la
salsa,
tu peux définir 8 ou 10 qualités qui te plaisent, et 2 qui ne te
plaisent pas,
c’est comme ça que nous fonctionnons.
Q : Un autre de tes grands thèmes,
c’est l’écologie
populaire, l’écologie des pauvres, en particulier dans les pays du Sud.
Par
exemple, ces femmes qui protestent quand on détruit les mangroves…
R : Oui, les femmes sont souvent au premier rang
des luttes
écologistes-populaires. Et pour en revenir à ce que tu me demandais sur
le
public de nos travaux en économie écologique, dans les années 1980, le
premier
cercle de notre audience, c’était le courant vert européen, les
écolo-marxistes
comme Sacristán, et un secteur universitaire d’économistes dissidents
aux
Etats-Unis, comme Herman Daly, Robert Costanza, les gens qui ont fondé
avec moi
l’Association internationale d’Économie écologique à partir de
1986-1987. En
1987, il y a eu une réunion à Barcelone pour fonder la revue Ecological Economics. Et puis il y a eu
les Latino-américains. Mon idée, c’était que l’économie écologique sert
avant
tout aux mouvements sociaux du Sud qui luttent contre la dégradation
écologique
de leur milieu de vie. Par exemple, les militants de Vía Campesina
reprennent
des thèmes de l’économie écologique, comme ceux de l’efficacité
énergétique, de
la perte de biodiversité, de la pollution chimique, etc., même si c’est
parfois
sans connaître tous les présupposés théoriques de cette discipline.
Cette
émergence d’un formidable groupe de militants écologistes populaires
est ce qui
m’a maintenu actif politiquement, avec toute une série de voyages en
Amérique
latine, en Inde, etc.
Q : Quand est-ce
que tu as connu Anil Agarwal, le grand activiste et scientifique
écologiste indien ?
R :J’ai fait mon premier voyage en Inde à Bangalore en 1988,
dans une
réunion d’écologistes qui avaient lu mon livre. Anil Agarwal à Delhi
avait déjà
publié les premier Citizens’ Report sur
l’état de l’environnement a l’Inde. J’ai rencontré aussi Ramachandra
Guha, qui
avait écrit un livre sur le mouvement Chipko, un classique de
l’histoire de ce
continent submergé qu’est l’écologie populaire, l’écologie des pauvres.
Q : Et dont tu fais remonter
l’émergence à près de
deux siècles, non ?
R : C’est une question d’histoire sociale assez
complexe. De quand
faut-il dater exactement le début du féminisme, ou celui du mouvement
ouvrier ? En portugais, par exemple, je crois que l’emploi du mot
d’origine française « greve »
(sans accent) pour décrire un arrêt de travail motivé par des
revendications
sociales est relativement récent, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y
avait
pas de « grèves » avant cet usage dans les pays lusophones. Bon,
évidemment, on ne peut pas tomber complètement dans l’anachronisme et
chercher
de l’écologisme sous l’empire romain, mais il y a des exemples
intéressants au
moins à partir de la fin du XIXe siècle. Il y a un cas espagnol assez
connu,
celui de la compagnie Rio Tinto qui exploitait une mine en Andalousie,
près de
Huelva, un endroit d’où on extrait du cuivre depuis au moins 2000 ans. La Rio Tinto
Company
Limited, une entreprise britannique, arrive dans la région dans les
années 1880
et, en 1888 on a une manifestation des mineurs, de leurs familles et
des
paysans du coin contre les « vapeurs ». On a des rapports de l’époque
qui décrivent ces « vapeurs » comme des émanations de dioxyde de
soufre, ou d’anhydride sulfureux, comme on disait à l’époque, la même
chose que
dans les pluies acides. Face aux protestations, dans un style
typiquement
espagnol, le gouvernement envoie sur place l’armée, qui massacre 100 ou
200
personnes, on ne sait pas très bien. Il y eut alors un débat au
parlement, mais
sans aucune conséquence politique ou judiciaire. Un des principaux
organisateurs du mouvement était un syndicaliste anarchiste qui
s’appelait
Maximiliano Tornet. On a donc là un mouvement
proto-environnementaliste, même
si le mot n’existait pas alors. Et à la même époque, au Japon, on a le
cas
aussi très connu d’un leader paysan qui s’appelait Tanaka Shozo et qui
a dirigé
tout un mouvement de résistance contre la contamination de la rivière
Watarase,
près de Tokyo, par une entreprise qui existe toujours et qui s’appelle
Furukawa. Cette entreprise produisait du cuivre pour l’exportation, car
le
Japon exportait du cuivre à l’époque, alors qu’aujourd’hui il est un
grand
importateur. On connaît le cas du conflit qu’il y a aujourd’hui en
Équateur
avec la mine de cuivre que Mitsubishi voulait exploter à Intag, par
exemple.
Dans les années 1970, ce Tanaka Shozo, qui a même fini par être député
à la Diète,
le parlement nippon
de l’époque, est redécouvert par les écologistes japonais qui voient en
lui un
précurseur. On pourrait trouver beaucoup d’autres exemples historiques.
Q : Mais est-ce
que cet écologisme ou ce proto-écologisme populaires ne recouvre pas
deux
choses un peu différentes, qui peuvent éventuellement s’articuler, mais
ne le
font pas toujours : d’une part la lutte de communautés populaires
locales
contre ce que les économistes appellent des « externalités
négatives », des atteintes à la santé de la population, par exemple,
etc. ; d’autre part, une défense plus globale de l’autonomie d’un mode
de
vie, une résistance à la modernisation. Au fond, ce que tu appelles
« populisme
écologique » ou même parfois « narodnisme écologique », au sens
des narodniki russes, c’est plus une
lutte de l’économie susbtantive contre l’économie formelle, pour parler
comme
Polanyi. Comment s’articulent les deux niveaux ?
R : Eh bien de ce point de vue, justement, le livre de
Ramachandra
Guha sur le mouvement Chipko est très important. Il montre que c’est un
mouvement paysan, très similaire à d’autres mouvements de cette région
de
l’Himalaya, mais aussi d’ailleurs en Inde, contre l’étatisation des
forêts,
déjà initiée par le colonisateur britannique sous prétexte de gestion
rationnelle. Ce qui signifiait évidemment que les autochtones perdaient
l’accès
à ces forêts, d’où les mouvements de protestation. Il y avait aussi des
luttes
contre les plantations, parce que les gens préféraient les arbres
natifs
traditionnels type chêne, plutôt que des plantations d’arbres à
croissance
rapide comme le pin, par exemple. C’était déjà dans les faits une forme
de
lutte écologique pour la biodiversité, mais qui correspondait aux
intérêts de
subsistance propre à ces populations. Alors le mouvement Chipko, qui
commence
au début des années 1970, en 1973, est un exemple typique de ça. Chipko
veut
dire « étreindre les arbres », parce que les activistes du mouvement
disaient quí’il fallait s’agripper au tronc des arbres pour empêcher
les
entreprises forestières de les abattre. Et quand on étudie ce
mouvement, on
s’aperçoit que ses inspirateurs locaux étaient de tradition gandhienne.
On a un
phénomène très similaire avec Chico Mendes au Brésil : un syndicaliste
qui
avait appris à lire avec l’aide d’un survivant de la Colonne de
Prestes, cette
guérilla communiste des années 1930 réfugiée en Amazonie, à la
frontière de la
Bolivie. Chez
Mendes, qui est dans le sillage du PT, il y aussi l’influence de la
théologie
de la libération et une espèce de gandhisme spontané, avec des formes
de lutte
comme les sit-ins (les empates)
devant les forces de police et les bulldozers. Il commence comme
défenseur des seringueiros, les petits collecteurs de
caoutchouc de la forêt amazonienne, et puis il se rend compte peu à peu
de
l’intérêt de se revendiquer environnementaliste, écologiste, peut-être
comme
forme de protection. L’écologisme populaire est un écologisme qui ne
sait pas
qu’il est écologiste jusqu’aux années 1970 ou 1980, où il devient
impossible de
ne pas le savoir.
Q : Mais quel est le
potentiel hégémonique de ce type
d’écologisme populaire ? Parce que d’une part il n’est pas
nécessairement
consubstantiel aux sociétés et aux populations précapitalistes et
préindustrielles, comme en témoignent les études qui démontrent par
exemple que
certaines civilisations précolombiennes ont détruit leur propre base de
reproduction environnementale (les Mayas, par exemple). D’autre part,
on voit
bien que dans les secteurs populaires des pays du Sud, qui sont
désormais
presque partout majoritairement urbains, l’attraction du modèle de
consommation
du Nord, ou de versions plus ou moins dégradées ou bricolées de ce
modèle, est
extrêmement forte. Si tu prends quelqu’un comme Evo Morales, qui se
vend ou
qu’on vend parfois à l’extérieur de Bolivie comme dirigeant indigène
enraciné
dans une réalité communautaire millénaire, tu vois qu’il a en fait un
imaginaire modernisateur très fort. Il déclare qu’il veut que son pays
soit tantôt
comme la Chine,
tantôt comme la Suisse
(sic !), que l’exploitation du gaz bolivien doit servir à
industrialiser
le pays, etc., et le vice-président Alvaro García a déclaré pour sa
part que
l’écologie est un luxe pour la Bolivie. Sans
parler de l’argument habituel des
libéraux : « Alors comme ça, après en avoir vous-même profité
largement, vous voulez empêcher des centaines de millions de Chinois et
d’Indiens en plein boom économique de sortir de la pauvreté et d’avoir
des
automobiles et des réfrigérateurs ? »
R : La théorie de l’écologisme populaire ne dit
pas que tous les
pauvres sont écologistes, parce que, bien entendu, ce serait faux. Ce
qu’elle
dit, simplement, c’est que dans nombre de conflits écologiques, les
pauvres
s’alignent du côté de la préservation des ressources naturelles, non
pas en
raison d’une idéologie environnementaliste, mais en vertu de leurs
besoins
propres de subsistance, parfois exprimés dans un langage culturellement
spécifique, comme l’idée du caractère sacré des forces naturelles chez
certains
groupes indigènes. Et pour chaque conflit qui émerge dans les médias et
devient
connu au niveau mondial, il y en a sans doute des dizaines dont on ne
parle pas
dans la presse. En ce moment, en Amérique latine, au Pérou, en
Argentine en particulier,
mais pas seulement, il y a des dizaines et des dizaines de conflits
autour de
l’exploitation minière. Et il y en aura de plus en plus, parce que le
métabolisme de la société, la quantité d’énergie et de matériaux qui
entrent
dans le circuit, augmente de plus en plus. Il n’y a pas de croissance
économique dématérialisée, l’idée d’une « croissance économique
angélique », comme dit ironiquement Herman Daly, est une utopie. Il est
possible que l’intensité matérielle de la croissance baisse un peu dans
les
pays riches, mais elle continue de croître en termes absolus. En
Europe, nous
ne produisons pratiquement plus d’aluminium et d’acier, mais nous les
importons, comme nous importons le pétrole, le gaz, etc. Les économies
en
apparence plus « propres » fonctionnent sur la base de l’importation
des produits « sales ».
Q : Justement, nombre des
velléités redistributrices
des nouveaux gouvernements de gauche latino-américains reposent
largement sur
ce que les économistes appellent une « reprimarisation extractiviste »
– pétrole, cuivre, soja (souvent transgénique), etc. – favorisée non
seulement par la demande des pays du Nord, mais de plus en plus par
celle du
géant industriel chinois.
R : Effectivement, il n’y a jamais eu un boom
des matières premières aussi
important que celui auquel nous assistons en ce moment en Amérique
latine. Ce
qui crée un climat assez différent de celui qui peut émerger en Europe
avec
l’idée de « décroissance soutenable », l’idée que nous pourrions
vivre bien sans croissance, comme le soutenait Georgescu-Roegen et
l’expliquait
dès 1979 Jacques Grinevald dans Demain la
décroissance.
Q : Si tu dis ça au
nouveau président de gauche
équatorien Rafael Correa (au pouvoir depuis janvier 2006), il va te
dire que tu
es fou.
R : Non, il dirait que je suis un « écologiste
infantile ».
C’est ce dont il a accusé les écologistes équatoriens, dont certains
membres de
son propre gouvernement, qui veulent limiter l’exploitation pétrolière
en
Amazonie. Lui aussi, comme une bonne partie de la gauche
latino-américaine, ou
comme le parti communiste indien, ont toujours cette idée qu’il faut
développer
à tout prix les forces productives et croître, croître, croître. Alors
je ne
sais pas s’il y a un écologisme infantile, mais je crois qu’il y a un
développementisme
sénile. Pourtant, Correa a lu mes travaux, et il me traite avec
beaucoup de
sympathie, mais il ne les assimile pas complètement. Une fois, j’étais
invité à
une réunion de son cabinet où on parlait du dilemme préservation du
champ
Yasuni ITT à l’Amazonie contre l’exploitation pétrolière , et il me
dit :
« Professeur, vous savez que j’ai vécu dans la montagne andine avec les
indiens, des gens qui sont très pauvres, eh bien quand ils voient un
condor,
ils ne pensent pas à sauver le condor, ils pensent : ce soir on
pourrait
manger une fricassée de condor. » Sauf qu’en Équateur, lui ai-je
répondu,
ce sont aussi les collecteurs de coquillages d’Esmeraldas qui défendent
les
mangroves, les paysans d’Intag qui luttent contre l’exploitation
minière à ciel
ouvert, les indiens de Sarayacu, en Amazonie, qui luttent contre les
entreprises pétrolières.
Q : Mais chez Correa, il y a une
angoisse sincère pour
la misère des grandes masses urbaines, et l’idée qu’augmenter les
revenus
pétroliers et le PIB du pays, c’est pouvoir redistribuer plus. Alors on
peut
comprendre ces résistances locales à un modèle de développement
anti-écologique, mais au niveau national ou même continental, comment
nourrit-on toutes ces masses de gens qui ont faim, comment financer
leurs besoins ?
R : Correa est effectivement une personne
sincèrement angoissée par le
problème de la pauvreté. Mais en Équateur même, il y a eu des
tentatives de
théoriser la perspective d’un modèle post-pétrolier, par des gens qui
font
d’ailleurs aujourd’hui partie de son gouvernement. Il y a aussi la
proposition
que le pays andin renonce à exploiter environ 25 % de ses importantes
réserves d’or noir – l’équivalent d’un milliard de barils – du champ
Yasuni ITT en échange d’une compensation de 350 millions de dollars par
an
pendant 10 ou 15 ans versée par la communauté internationale (soit la
moitié
des revenus potentiels de l’extraction). On sait que le président
équatorien
soutient ce projet sous certaines conditions, et sans doute pas avec le
même
enthousiasme que certains de ses collaborateurs. Pourtant, Correa a
lui-même
fait une proposition audacieuse lors du sommet de l’OPEP, en novembre
dernier
(2007). S’inspirant d’un article de Herman Daly, il a proposé un impôt
sur les
exportations de pétrole qui serait destiné à financer la lutte contre
la
pauvreté et la promotion d’énergies alternatives en vue de combattre le
changement climatique. Parler de changement climatique au sein de
l’OPEP et
proposer un mécanisme qui fasse baisser un peu la demande de pétrole,
c’est
déjà très avancé.
Q. : Qui payerait
exactement ?
R. : Les gros importateurs, l’Europe, et les Etats-Unis qui importent
10 millions de barils par jour. En Europe, nous payons déjà un impôt
sur le gaz
que nous importons, dans le prix du
pétrole, un euro par litre, 6 ou 7 dollars par gallon, la moitié sont
des
impôts, mais qui ne profitent pas aux pays exportateurs. Il serait plus
logique
que les pays exportateurs définissent et prélèvent ces impôts – pour
autant qu’ils ne s’en servent pas pour acheter des armes, évidemment. À
3
dollars par baril, l’Équateur aurait les 350 millions par an qu’il
demande en
compensation de la non exploitation du pétrole du Yasuní. Je ne sais
pas si
Correa comprend que si le projet ITT échoue, si surgissent ici une
série de
conflits environnementaux dans le secteur minier, pétrolier, etc., cela
portera
préjudice à l’image du pays, alors qu’une bonne image écologique peut
favoriser
le tourisme ou l’écotourisme – qui certes n’est pas non plus innocent
du
point de vue écologique, vu que les touristes ne viennent pas en bateau
à
voile, mais ce serait tout de même intéressant.
Q : À propos de compensations, tu parles aussi du
problème de la « dette écologique ».
Il y a une grande injustice dans le monde, le Nord a une
dette écologique
envers le Sud, il y a une dette de carbone, en sus de toutes les dettes
coloniales et post-coloniales qu’ont contracté les Européens dans le
tiers
monde. Il faudrait évaluer le montant de ces dettes, qui pourrait être
réglé en
abolissant tout ou partie de la dette extérieure des pays du Sud, par
exemple,
et en élaborant des mécanismes institutionnels pour garantir le
réinvestissement des sommes ainsi épargnées dans des programmes de
lutte contre
la pauvreté et de promotion des énergies alternatives au Sud. Et puisqu’on parlait des grandes masses de
miséreux, je voudrais faire une allusion à la question démographique.
Il y a
une erreur d’appréciation commise par nombre de représentants de la
gauche
tiers-mondiste, en Inde, en Amérique latine et ailleurs, qui pensent
que l’idée
de contrôler la croissance démographique est une conspiration
néo-malthusienne
du Nord contre le Sud. On mentionne certains programmes de
stérilisation des
femmes des pays pauvres, par exemple. Bien sûr, il y a là une part de
vérité,
cela a existé dans les années 1970 et 1980, et même dans les années
1990, et en
Chine le néo-malthusianisme est une politique d’État. Mais si tu
examines
l’histoire de la baisse de la natalité européenne, tu constates un
autre
phénomène. Il y a aussi un néo-malthusianisme populaire et progressiste
qui
s’est manifesté au début du XXe siècle, en France, par le mouvement dit
de
« la grève des ventres », un mouvement d’inspiration anarchiste et
radicale qui suscitait l’opposition scandalisée non seulement de
l’Église
catholique, mais des capitalistes – qui
voulaient plus de travailleurs – et de l’État – qui voulait plus de
soldats pour lutter contre les Allemands et pour ses guerres
coloniales. Un de ses animateurs était Paul Robin, un pédagogue
libertaire,
ancien membre de la première Internationale, qui fonda en 1896 la Ligue pour la Régénération
humaine
et qui expliquait en gros qu’il se proclamait néo-malthusien parce que
Malthus
disait que la catastrophe démographique est sans remède, alors qu’en
fait elle
avait un remède : si le prolétariat, et en particulier, si les femmes
sont
libres de décider combien d’enfants elles veulent, la natalité va
baisser, ce
qui est bon pour les femmes, bon pour les salaires et bon pour
l’environnement.
Car ces gens-là faisaient des calculs et ils étaient préoccupés par le
niveau
de population que pouvait supporter la planète. Enfin pas tous,
Kropotkine
était très optimiste, par exemple, mais quelqu’un comme le dirigeant
anarchiste
et dreyfusard Sébastien Faure était néo-malthusien. Quand je faisais
des
recherches en Andalousie, nous avions alors dans les 25 ans Verena
Stolcke et
moi, les femmes nous demandaient pourquoi nous n’avions pas d’enfants,
et les
vieux paysans anarchistes leur expliquaient : « Ils ont dû lire Sebastian Faouré » (prononcé à
l’espagnole). Et devant ma perplexité, ils me disaient : « Comment,
vous avez étudié à l’université et vous ne savez pas qui est Sebastian Faouré » ?. Toutes
ces brochures néo-malthusiennes, souvent écrites par des auteurs
anarchistes,
avaient été traduites au début du siècle et diffusées dans les milieux
populaires libertaires et radicaux non seulement en Espagne, mais en
Italie, en
Argentine, en Uruguay, à Cuba, etc. En France en 1920, l’État en vint
même à
interdire la propagande néo-malthusienne, sans parler du natalisme
ultérieur de
Pétain, de Franco ou de Mussolini. Alors je crois qu’il existe une
tradition
néo-malthusienne populaire de sensibilité féministe, libertaire et
proto-écologiste, dont il existe un autre exemple en Inde du Sud, avec
Periyar,
un activiste tamoul anti-caste, athée et anticlérical qui prônait la
libération
des femmes. De fait, en Inde du Sud, la transition démographique a déjà
eu
lieu, alors que les taux de fécondité sont toujours supérieurs en Inde
du Nord.
Voilà donc une tradition radicale vieille d’un siècle à laquelle la
gauche
marxiste n’a prêté aucune attention, sous prétexte que Marx avait
critiqué
Malthus. D’où le désintérêt total de la majorité de la gauche pour la
démographie, qui est une grave erreur, laissant le champ libre aux
politiques
de contrôle des naissances par l’État ou par la Banque mondiale,
etc.
Souvent, les féministes elles-mêmes ne connaissent pas très bien la
présence de
ces idées dans leur propre tradition. Entre le féminisme et
l’écologisme, il y
a une alliance nécessaire aussi de ce point de vue, qui n’a pas
toujours été
perçue.
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